Entretien d'Emmanuel Hocquard avec Claude Esteban. In Orange Export Ltd. 1969-1986 Flammarion 1986

Emmanuel Hocquard. Bien sûr, au début, nous n’étions qu’un tout petit groupe, parfaitement informel, d'écrivains plutôt isolés, peu connus sinon inconnus pour certains, avec nos propres goûts, nos écritures propres, nos lectures... Nous savions certes ce que nous voulions et ce que nous ne voulions pas. Mais sans unanimisme, sans dogmatisme ni stratégie de groupe. Nous nous retrouvions souvent, dans l’atelier de Raquel, à l'heure du thé ou à dîner. Il n’y avait pas d’ordre du jour ; la seule consigne était d’apporter du vin. On échangeait des idées, on parlait de nos lectures, on se prêtait des livres et des numéros de revues. C’étaient des réunions à la fois très joyeuses et studieuses. C’était aussi l`époque de Poésie ininterrompue, l'émission de Claude Royet-Journoud, sur France-Culture. Le dimanche soir, quand je revenais de l'imprimerie où j’avais passé la journée à imprimer la Chute du jour, je retrouvais tout ce petit monde, à l’atelier. Les uns regardaient la télévision, les autres préparaient les lentilles pour le dîner ou écoutaient l’entretien qui clôturait la semaine de Poésie ininterrompue. Les plus assidus étaient Claude Royet-Journoud, Alain Veinstein, Jean Daive, Anne-Marie Albiach, Joseph Guglielmi. De mois en mois, de nouvelles têtes faisaient leur apparition. Un jour Georges Perec apportait un chat, qui est toujours ici. Un autre, Clément Rosset allait acheter des huîtres au Zeyer, en compagnie de Gaspard, le chien de Raquel, qui est mort et qui a mordu un nombre considérable de poètes. C’était un peu une fête ininterrompue. Les chapelles, ou ce qui en restait, ça nous amusait de loin, mais ça ne nous concernait pas vraiment. Et puis, notre nombril n'était pas attaché à Paris. Nous nous intéressions tous également aux poésies étrangères : américaine, anglaise, italienne, sud-américaine... Je crois pouvoir dire, avec le recul, que non seulement Orange Export Ltd. n’a pas été une chapelle, ni au service d’aucune chapelle, mais que ça a été tout le contraire.



Dessin de Gérard-Julien Salvy

 



Alain Veinstein. Les Ravisseurs

À Londres vivait une jeune femme passionnée de poésie contemporaine, de langue, française et anglaise, et qui fréquentait quelques-uns des poètes les plus inventifs du moment. Elle s’appelait Paule Philip. Un jour, elle entend Henri Michaux, de passage à Londres, lire les cinquante premiers vers d’Alexandra. Elle n’en croit pas ses oreilles et s’empresse d’écrire à Pascal. Elle aimerait faire sa connaissance et lui présenter certains de ses amis : un couple d’Américains, poètes et éditeurs à Providence, Keith et Rosmarie Waldrop, créateurs de Burning Dake Press, ainsi que des Français qu’elle publie elle-même dans une petite maison d’édition qu’elle a nommée « Le Collet de Buffle ». Anne-Marie Albiach, Claude Royet-Journoud, Jean Daive, Michel Couturier, Claude Faïn... comptent parmi ses auteurs. Pascal publiera au Collet de Buffle Écho, en 1975. Il rencontrera ensuite Raquel et Emmanuel Hocquard, qui prendront d’une certaine façon le relais du Collet de Buffle avec les mêmes auteurs, auxquels d’autres viendront s’ajouter au fil du temps. Ce sera l’aventure d’Orange Export Ltd. Emmanuel Hocquard imprimait lui-même, à la main, nos petits livres, dont les gros tirages ne dépassaient pas cent exemplaires. Il avait même créé une collection, « Chutes », dont seuls neuf exemplaires étaient imprimés. Écrivains et artistes se rencontraient dans l’atelier de Raquel, elle-même peintre, à Malakoff, jusqu’aux premières heures du jour, certaines nuits. Il y avait aussi les dimanches après-midi pour les couche-tôt, dont Pascal faisait partie. Et ce jour-là, le dimanche, les plus chanceux — il n’y en avait pas pour tout le monde — se répartissaient les neuf exemplaires qui venaient de sortir de la presse à bras, l’encre parfois à peine sèche. Orange Export Ltd était l’une de ces rares maisons d’édition, peut-être la seule, dont les livres étaient épuisés avant leur sortie officielle. Pascal en a publié plusieurs. Il aimait manifestement l’esprit qui régnait dans cette maison, ce qui explique qu’il acceptait de temps à autre de se joindre à nous. Orange Export Ltd était avant tout une maison de poésie : les noms que j’ai cités en témoignent. Le seul fait que Pascal y publiait suffisait pour qu’il soit classé à l’époque parmi les poètes. On parlait du « poète Pascal Quignard ». Or, on sait que les « poèmes » qu’il a écrits se comptent sur les doigts d’une main. N’empêche que l’époque retracée ici à grands traits est celle dont il se souvient, aujourd’hui encore, en soulignant qu’il n’a jamais écrit depuis lors avec une telle sensation physique immanente, totale, de nécessité, comme si une voix enfouie résonnait en lui. L’expérience de la poésie n’est sans doute pas autre chose que cette tension, cet affrontement avec la densité de la langue… 



Franck Venaille, « Ouverture », in Capitaine de l’angoisse animale. Une anthologie 1966-1977

Reprenant à son compte la méthode critique que le poète Umberto Saba mena sur son œuvre dans Storia e cronistoria del Canzoniere en parlant de lui à la troisième personne, Venaille écrit : « C’est au moment où il fréquente assidûment l’atelier de la maison d’édition Orange Export Ltd et où son chemin voisine, dans le Bulletin Orange Export Ltd, avec ceux de Pascal Quignard, Anne-Marie Albiach, Alain Veinstein, Jean Daive, Claude Royet-Journoud, Mathieu Bénézet, Hubert Lucot, André du Bouchet et Roger Laporte, que Franck Venaille, après avoir longuement réfléchi aux tentations de la “nudité de la lettre” (Anne-Marie Albiach) décide de lancer, seul, une revue. L’idée lui en est probablement venue à Malakoff, le dimanche soir, dans l’atelier du peintre Raquel, au cours de ces réunions “très joyeuses et studieuses” (Emmanuel Hocquard). Dès le numéro 1 de Monsieur Bloom (titre sans ambigüités quant à ses références littéraires), l’énigmatique Lou Bernardo côtoie Hubert Lucot ainsi que des avis de recherche, des rapports de police (la langue à l’état brut ?) et des images (une imagerie plutôt) rapportées de New York. La revue se présente comme : un lieu clos de création où des œuvres et des écrivains interrogent les formes du réel. Nous ne sommes pas loin de chorus mais, cette fois-ci, l’univers de la revue est soigneusement centré sur soi, sur l’écriture qui la compose. Voici donc une sorte de laboratoire du langage où seront conviés : Hubert Lucot, Emmanuel Hocquard,William Cliff, Mathieu Bénézet, Alain-Christophe Retrat, Georges Perec, Alain Veinstein, Jacques Estger, Jean-Pierre Milovanoff, Dominique Labarière, Maurice Roche, d’autres encore, dont Yves Buin et Daniel Biga. Oui chorus n’est pas loin (la présence de Klasen, Monory, Jacqueline Dauriac, Jan Voss notamment le confirme) mais l’écriture est mise en avant, mise en accusation parfois, mise en cause avec obstination. Lou Bernardo intervient trois fois. Il est évident que la revue tourne autour de lui. […]. Lou Bernardo a publié dans : chorus, Monsieur Bloom et l’Énergumène avant de disparaître. D’entrée de jeu, Venaille n’a brouillé aucune piste, écrivant, déclarant : “Lou Bernardo, c’est moi !” ».



Alain Veinstein. Épreuve d’artiste, in Le Cahier du Refuge 213, juillet 2012

Où ? Quand ? Comment ? Notre rencontre réduite aujourd’hui à des lambeaux. Des bribes et des raccords de rythme. C’est tout. C’est peu pour essayer de retrouver un lieu, une époque, des événements que j’ai depuis longtemps recouverts de peinture blanche, ou noire, je ne sais pas, sans brillant, en tout cas, loin de la laque et de son effet miroir. Peut-être ai-je aperçu Joerg Ortner pour la première fois, à Malakoff, dans l’atelier de Raquel, où Jean Daive avait pu l’emmener. Je n’en suis pas sûr. Mais l’atelier ayant été, à cette époque, le lieu de toutes les rencontres, mon hypothèse garde un peu de vraisemblance. Je ne savais rien de lui, c’est un fait, mais sa présence m’a tout de suite intrigué. À cause, d’abord, du sourire qu’il vous adressait lorsque vous croisiez son regard. Un sourire qui avait valeur de reconnaissance de l’autre comme interlocuteur, me semblait-il. Celui-ci serait-il pourtant resté, c’était mon cas, résolument muet. Si vous ne saviez rien de lui, il vous donnait en revanche l’impression, par son sourire, qui illuminait son visage, de savoir tout de vous. Ma curiosité était également aiguisée par la lenteur, la douceur du ton de ses prises de parole, auxquelles son accent autrichien donnait une dimension d’étrangeté. Un rythme et une tonalité qui obligeaient à tendre l’oreille, alors qu’il énonçait souvent des paradoxes dont la violence, parfois aiguë, voire tonitruante, n’était pas la moindre des qualités. Il est probable que nous avons dû observer un long délai de silence avant de nous décider à vraiment nous parler. Ce seuil sitôt franchi, dès qu’à son initiative la parole a pris le dessus, nous nous sommes, une fois pour toutes, réparti les rôles : il parlait et j’écoutais. L’écoutant, sa parole m’est apparue comme une sorte de promenade, qui pouvait à tout moment prendre l’aspect d’une errance, derrière ce qu’il est convenu d’appeler la « réalité » : encore faut-il préciser que s’il avait l’air d’être de « l’autre côté », il pouvait aussi, mine de rien, se tenir loin en avant. Il donnait une dynamique à sa parole qui faisait que lorsqu’elle était lancée, rien n’était jamais joué. La seule certitude que nous avions était que nous n’étions pas près d’en approcher la fin.