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Edmond Jabès

 

Dix-neuf ans me séparaient, non de la poésie, mais du poème. Et, soudain, là-bas, presqu’ici, derrière les barreaux d'un étroit pays, cinq corps à la respiration vaste, s’écroulaient sous les balles de leurs geôliers ; cinq infinis - un de trop - pour les horizons marqués de sang.

Peut-on arrêter le cours du temps ? L’arbre ne protège pas la route. Des deux mains, soulever le monde. Le rendre à sa conscience aurorale.

Ma plume a-t-elle cherché à capter, dans la plainte répercutée d’un instant, les mots enfouis au fond de ma mémoire afin que, libérés, ils apparaissent, au plus ardent de leur destin, au plus près de leur perte, comme le cri consigné de ma main que l'encre, en le noyant, révèlerait peut-être ? — mais qui ignore encore que le feuillet est l’abîme ?

Mots d'abîme, sans espace dans l'immense et insensible espace, voici, chère Raquel et cher Emmanuel Hocquard, que vous avez créé, pour eux, un univers à leur mesure ; leur univers à votre mesure.

Où ils ne sont plus qu'ombre et poussière d'ombre, la clarté, venue de vous, les inonde. Ah combien, par vos yeux et vos mains, l'invisible est merveilleusement visible.

 

Texte écrit å l’occasion de la publication de
Des deux maíns de Edmond Jabès, illustré par Raquel,
In « Le cahier du Refuge 115 » Centre international de poésie. Marseille