Je me méfie du mot éthique

Je me méfie du mot éthique. Le mot paraît clair au premier abord, mais plus j’y réfléchis plus le doute s’installe. La transparence première se trouble. Lorsqu’on fait appel aux dictionnaires, les notions de morale et d’éthique s’y trouvent amalgamées, sans définition précise, comme souvent quand nous voulons approfondir le sens d’un mot.

Il semble que nous vivions, la plupart du temps, en surface et avec bonne conscience, sans mettre en question notre vocabulaire, par peur de trop creuser, de mettre à jour la complexité qui nous constitue.

Dans la langue de la Thora, très souvent, un même mot est à double tranchant, peut définir deux notions opposées. L’envers et l'endroit du même. Chaque élément surgit au contact de son contraire. Comme deux options possibles. Ainsi le mal et le bien, qui peuvent se retourner selon les circonstances ou les conduites.

Lorsqu’on en parle, il semble aller de soi que le mal c’est l’autre qui en est porteur ; nous seuls, serions possesseurs d’une éthique saine, « vraie ». Hitler lui-même n’était-il pas porteur d’un projet qui devait sauver le monde ?

Mais ne sommes-nous pas pétris de bien et de mal mélangés ? « Et vous serez comme des Elokims connaissant le bien et le mal » (Gen. 3, 5). Par conséquent, le premier travail à faire sur soi, en matière d’éthique, devrait être un travail de discernement : quelle est la part du mal en nous et quelle est la part du bien ? Dans la mesure où nous pouvons savoir ce que recouvrent ces notions.

Par ailleurs, tenter de démêler ce qui nous appartient en propre, nous constitue, et ce qui relève de la culture, la famille, le milieu social ; ce qui en nous est leurre. — Ils sont légion les petits caméléons.

Et discerner aussi en nous, dans ce qui nous porte, ce qui est affaire de sentiments, humeurs, sensations, c’est-à-dire du domaine du fluctuant ; et ce qui est du domaine de l’intellect, l’intelligence, la pensée...

Ou bien dans une autre dimension, plus vaste, indicible, qu’est-ce qui nous permettrait d’aller au-delà de la pensée ?

Chacun de nous, lorsqu’il pense et se pose des questions ne peut le faire qu’à partir de sa constitution du départ et de son acquis. À partir de cette évidence, chaque point de son parcours n’est qu’un constat personnel, unique.

On ne peut parler d’éthique entre sujets qui sont encore informes, mais ne peut-on parler de liens à établir, de l'importance de ceux-ci pour constituer une solidité — liens nécessaires préalables à toute construction du sujet ; je ne me constitue pas spontanément sans la confrontation à l’autre, regard, miroir, jeux de reflets qui me vivifient.

Nous ne sommes pas coupés mais liés dans le moindre de nos actes, pris dans un réseau constant d’interférences qui nous engagent tous.

Nous sommes en devenir, tout autant comme sujets qu’en tant que relation à l’autre ; et c’est là que l’on peut parler d’éthique en train de naître, en train de se faire. Nous sommes requis sur tous les fronts à la fois. La vigilance doit être constante, lucide, intellectuelle. L’histoire de l’Hébreu est une suite de tentatives en vue de l’accomplissement du projet dont nous sommes porteurs.

Pour moi, la chose importante est ce travail de décapage : lutte contre les idoles, destruction des images, sur tous les champs à la fois. Sans oublier que le premier champ à décaper est en nous.

Il n’y a que des points de vue, qui varient sans cesse, en fonction des situations et selon les territoires traversés. Pour nous, la vérité ne peut être que partielle, plurielle, car je ne peux me connaître, me saisir, n’étant qu’une dynamique subtile, en devenir.

Ce monde n’est pas lumière mais confusion, opacité, Tohu-Bohu. Le plus sombre, le plus désordonné, en apparence. Un monde où tout est fait pour nous piéger, nous empêcher d’accomplir notre vocation d’être à part entière. Responsable.

Toute la création, semblent dire certains de nos sages de la kabbale, tend à l’accomplissement de ce point ultime : un monde opaque, voilé... où les évidences ne sautent pas aux yeux — c’est le moins que l’on puisse dire !

Nous ne pouvons que travailler, toute notre vie, pour affiner notre perception, la pousser à l’extrême limite de nos possibilités. Aller vers... l’être en moi que je cherche à faire émerger, pour y puiser une certitude que rien autour de moi ne laisse prévoir.

Pari fou, qui nécessite une intention forte, intense. Car je suis à faire à chaque instant. Raquel.