Marc Albert

Les textes écrits en français sur la peinture de Raquel, c'est de l'intraduisible, de l'ineffable, de l'indicible. Il faudrait des siècles pour réinventer tout ça en anglais. Raquel a eu l'art de faire écrire une belle brochette d'écrivains, et non des moindres, en leur proposant l'espace peint le plus pur et le moins encombré possible pour y déployer les fruits de leur imagination. Des divagations poétiques nourries quand même par la fascination qu'exerçait sur eux sa présence exquisite, exquisissime (la langue française n'a pas d'adjectif pour dire ça), subtilement et obstinément, fièrement et innocemment féminine. Je me souviens d'elle comme du seul amour féminin de John Franklin Koenig. Et de sa chambrette peinte en rouge avec une rose jaune dans un pot de cuivre dans ce qui est devenu l'hôtel d'Aubusson, rue Dauphine, au-dessus du Tabou. Pas de tabou en tout cas, chez Raquel. La flamme espagnole qu'elle partageait avec l'ami Antonio Saura et avec son frère, l'âme du Flamenco. Elle était à la recherche de ce qui existe au-delà des apparences, ce qui relie notre petite aventure individuelle humaine à l'harmonie du grand cosmos.

J'apprends le départ de Raquel vers un autre plan d'existence en même temps que je découvre son parcours professionnel et les échos qu'il a suscité.

Deux visites seulement à l'atelier de Malakoff m'avaient fait me perdre moi aussi dans ses grands espaces presque monochromes, sans savoir si je me noyais dans l'éther ou dans un océan de velours, dans cette indécision entre le trop vide et le trop plein où elle entrainait le regard de ceux qui voulaient la suivre dans cette façon bien à elle de changer une surface peinte en un point d'interrogation.

De tous les textes écrits sur son travail, mon préféré est celui qu'elle a écrit elle-même et qui se termine par ce que lui demandait sa mère en espagnol : "Quel feu te consume ?"

Ce feu qui la consumait l'a conduite à éviter comme la peste tout ce qui dans la vie pouvait être laid, banal ou vulgaire et à rechercher des sphères d'élégance, de finesse et d'harmonie.

Elle était fidèle en amitié, je l'ai plusieurs fois retrouvée dans une clinique au chevet de Jaja, la mère de Jean-Robert Arnaud. Mon dernier rendez-vous avec elle était dans une librairie-galerie de la rue de l'Arbalète, je voulais lui montrer une exposition de collages que j'avais faits à partir de photos prises en Haïti en 2011. A la dernière minute, elle m'avait téléphoné pour me dire que le froid la dissuadait de sortir. Mais j'ai pensé que c'était peut-être aussi par coquetterie, parce que nous avions laissé passer plusieurs années sans nous voir et qu'elle ne voulait pas me montrer que sa chevelure autrefois si belle et si noire s'était désormais changée en auréole blanche. Ou peut-être parce qu'elle ne voulait pas non plus voir ce que le temps avait fait du jeune homme qu'elle avait connu.

Pourtant, la mort ne devrait plus nous faire peur quand elle a déjà accueilli tant d'amis avec qui nous avons partagé des moments intenses et irremplaçables. Quand mon tour viendra, j'aime à croire que Raquel et quelques autres très chers disparus seront là pour me faire un comité d'accueil chaleureux.Et en évoquant les divers déguisements de chair et d'os que nous aurons revêtus, une vie après l'autre, il faudra prendre garde à ne pas re-mourir de rire !

7 janvier 2017


Sylvie Malsan

 — Tu sais, non ?

Cette question, prononcée juste avec les yeux, et avec cette délicieuse fin de phrase qui vient comme un hispanisme : ¿ Sabes, no ? Raquel vient de poser sa main douce, chaude et singulièrement légère sur la mienne. Son sourire gracieux m’invite à l’aimer, cette dame qui donne son amitié par pure générosité. Ce sourire-là est confiant, ou chaleureux. La source de chaleur, c’est la sienne. Pourtant, elle interroge. Toute son âme est inquiète. Et rassurée, malgré tout, dans la personne humaine que je suis. C’est cela : elle interroge ce qu’il peut y avoir d’humain en vous.

— Tu vois ce que je veux dire ? Raquel cherche à établir une complicité.

— Non, je ne sais pas, manifesté-je maladroitement.

C’est du moins le souvenir que j’en ai gardé. Je ne savais pas répondre à cette incroyable foi. À ces yeux charbonnés de khôl qui vous regardaient d’une manière tendre et enfantine aussi. Et qui avaient l’air de croire en vous. En votre capacité à vous engager avec elle dans une nouvelle aventure de la vie.

Il y a plus de vingt ans, nous avons créé ensemble – Raquel et moi, mais aussi les autres amis d’alors – les statuts qui allaient donner naissance à Notes, cette revue utopique, comme le sont de nombreuses revues artistiques, qui voulait faire le pont entre l’art et la science, entre tous les questionneurs, en quelque sorte… Je me suis un peu essoufflée dans ce projet. Mais Notes a vraiment vécu sa vie. Comme une partie de l’œuvre textuelle de Raquel, outre l’œuvre peint…

Presque plus léger que son sourire, reste dans ma mémoire son rire éclatant en une multitude de petits sons aigus de cristal qui s’abîmaient presque aussitôt dans un murmure, un chuintement. Un rire communicatif, complice. Impossible de ne pas la rejoindre dans la réjouissance des gorges secouées par la chose incongrue, le bon mot, le plaisir d’être ensemble, tout bonnement.

« La couleur de l’amitié. » C’est ainsi qu’elle dédicaça pour moi les quelques poésies d’Edmond Jabès qu’elle avait illustrées en vert. Un camaïeu de verts. Verts foncés, verts transparents, verts translucides – la translucidité de l’artiste ! –, verts mêlés en lignes, en couches, en taches brunies à force de pigment ; ou lavées, aquarellées, redorées.

Paris, 3 novembre 2014 — 1er février 2016. Extrait de Sylvie Malsan, En un seul exemplaire, dédié à Emmanuel Hocquard, inédit.